samedi 21 mars 2009

Vendredi 20 mars

Rencontre ce matin avec l'une des plus importante Organisation non gouvernementale de protection de la nature : Conservation International. Ils sont assez peu connus en France tant il est vrai que leur action, organisée depuis les Etats Unis, se fixe sur ce qu'ils appellent les hotspots de biodiversité, c'est à dire les secteurs géographiques de la planète les plus riches en biodiversité : voir la carte sur leurs site.

Leur budget annuel (150 millions de dollars) leur procure une force d'intervention importante. Leurs ressources sont à 40% en provenance de dons individuels, 40% de fonds publics, et 20% du privé. Il est à noter qu'il est assez courant aux Etats Unis que chacun donne de l'argent à des ONG. La pratique est infiniment plus répendue aux Etats Unis qu'en France. On me disait que pour beaucoup d'américains, c'est presque une obligation de donner à une ONG, et la question n'est pas de savoir si on donne, mais à qui on donne. De même, les industriels et les très riches (dont la plupart des milliardaires du Pays) sont souvent généreux, autant parce que c'est une tradition que parce que cela participe de leur image. Sur les grands murs en marbre de l'entrée du Centre JFK (haut lieu culturel de Washington), les noms des donateurs sont gravés. On aimerait que les fondations Total ou celles de certains grands groupes puissants français soient aussi généreuses... mais la comparaison est pâle. A leur décharge (mais cela ne les excuse pas totalement), les avantages fiscaux accordés aux donateurs sont bien plus conséquents aux Etats Unis qu'en France.

Revenons à la biodiversité.
Ce rendez-vous avec Conservation international (CI) n'est pas directement lié à la politique énergétique américaine, mais l'incidence de la chasse aux ressources naturelles à travers le monde est évidemment une des principales causes de l'érosion de la biodiversité. CI constate que là où elle intervient, l'érosion moyenne de la biodiversité est ralentie, mais pas stoppée. A titre d'exemple, dans les zones forestières qui disparaissent à raison de 0,7% de leur surface chaque année, l'action de CI permet de la ralentir à 0,1%... mais la préservation totale, voire la repousse n'est pas là. Ce constat pousse tous les acteurs de la préservation de la biodiversité à penser les choses autrement car le constat partagé aujourd'hui est clair (et je le partage largement... et ceci explique en partie mes choix politiques récents). Ce constat est qu'il n'est pas suffisamment efficace de mener des actions de préservation en ne parlant pas à ceux qui décident, mais à ceux qui sont déjà convaincus (ces derniers étant dans la très grande majorité des cas, peu décideurs). Le dialogue doit se faire avec les vrais décideurs (les chefs d'Etat, certains industriels) en parlant un langage économique. Car si on se contente de dire qu'il faut préserver les milieux naturels, le dernier mot reviendra toujours à celui qui voudra en tirer des bénéfices économiques immédiats au travers de l'extraction de tel ou tel minerai, ou de telle ou telle énergie.
C'est là un grand clivage entre les formes de "militance" et d'action... du moins en Europe. J'ai moi même longtemps cru qu'il valait mieux ne pas discuter avec ceux qui détruisent la planète (consciemment ou inconsciemment), me dire qu'en ne m'adressant qu'aux convaincus je me regarderai sans soucis dans la glace tous les matins. En réalité, agir ainsi ou ne rien faire a très exactement le même effet. Je note qu'ici, aux Etats Unis, le débat est clos. Le système changera de l'intérieur ou ne changera pas... c'est une évidence pour tout le monde ici. Et personne parmi ceux que j'ai croisés et avec qui j'ai discuté ne pense que leurs convictions sont atteintes ou qu'elles se compromettent quand elles négocient avec celles et ceux avec qui elles ne partagent pas les mêmes options. C'est bien ainsi que je pense qu'il faut travailler. Et je sais qu'en France, notamment dans bien des cercles écolos, le simple fait de dire cela suscite des réactions violentes (et je sais de quoi je parle).
Mais cette digression personnelle m'écarte de mon propos. En l'occurence, CI m'a donné un exemple fort intéressant. Vous avez tous entendu parler du rapport Stern qui explique le coût de l'inaction au regard du changement climatique. Je suis convaincu que ce rapport a été bien plus percutant que tous les films et documentaires sur le sujet car il avançait sur un terrain qui est celui des gouvernants et du système capitaliste qui gouverne notre monde aujourd'hui : le terrain économique. Et je n'exclue pas que les récents changements d'attitude et d'intention sur le sujet climatique aux Etats Unis et même en Chine soient liés au rapport Stern.
De la même manière, CI défend l'idée - que je trouve pour ma part très judicieuse - de placer la biodiversité sur des bases économiques. Le postulat est de dire qu'à moyen et surtout long terme, l'érosion de la biodiversité est une mauvaise affaire économique pour les Etats concernés. Un rapport commandé par la Commission européenne, qui existe dans une version intermédiaire en anglais, le rapport TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity), établit que l'inaction contre l'érosion de la biodiversité au cours des 50 prochaines années coûtera à l'économie mondiale près de 6% de son PIB par an. Si on ajoute à cette prévision celle des 5000 milliards de dollars du rapport Stern au sujet du Climat, l'actuelle crise financière n'est qu'un pâle avant goût.
Sans se contenter d'un discours qui pourrait sembler alarmiste, CI veut surtout utiliser cette analyse comme un levier puissant pour convaincre les décideurs. Ainsi en a-t-il été d'ores et déjà avec le gouvernement malgache qui a accepté de faire le choix de la préservation des quelques 16% de forêts encore préservées sur l'île. L'argument principal fut économique. Avec l'aide de la Banque Mondiale, une étude a démontré et estimé les services économiques rendus par la forêt dans son état naturel. En aval des forêts, c'est toute une agriculture qui survit et procure des revenus aux habitants et à l'Etat. Il s'est avéré clairement qu'il était plus "rentable" pour l'économie malgache de conserver les milieux naturels que de les exploiter.
En 19 mois, 50 millions de dollars ont été réunis pour créer un fonds destiné à financer les opérations de conservation sur le long terme.
CI a bon espoir de reproduire ce processus ailleurs selon cette méthode en 3 temps : 1 - une étude démontrant les avantages économiques, 2 - suivi de la décision politique, 3 - puis d'un montage financier.
CI plaide également pour un effacement de la dette des Pays en voie de développement conditionné à ce qu'une partie de cet effacement alimente de tels fonds.

Un mot sur l'Union européenne puisque nous en avons parlé. Les interventions en milieux "hotspot" concernent aussi les territoires de l'Union européenne à travers les territoires d'outre mer très riches en biodivesité. Une des principales négociations et revendications de CI auprès des Pays européens était d'obtenir d'eux qu'ils appliquent Natura 2000 dans leurs territoires ultra-marins. La France y serait prête.

En conclusion de cet entretien, nous avons abordé la question de l'eau qui semble pour CI un des plus grave problème des années à venir (et cela fait longtemps que je pense la même chose. Le livre "la France à l'en-vert" que j'ai écrit en 2005 avait l'eau pour principal thème). La rareté de l'eau, et la dégradation de sa qualité est très préoccupante. Sans doute est-ce là le sujet sur lequel les Etats du monde ne s'alarment pas encore suffisaient. C'est par exemple déjà très préoccupant sur le pourtour méditerranéen, et plusieurs évènements de sécheresse ces dernières années ont conduit les préfectures en France à prendre des mesures de restriction d'usage. A la différence des énergies fossiles, on ne peut se rassurer en se disant qu'on trouvera des alternatives. Il n'y a pas d'alternative à l'eau. Une des principales raisons de cette crise sont les usages agricoles et industriels incontrôlés. CI fait l'analyse (et plusieurs spécialistes que j'ai pu lire ou entendre à ce sujet disent la même chose), que la raréfaction d'une eau de qualité sera source de plus en plus de conflits graves dans le monde. Des Etats comme le Costa Rica ont pris la pleine mesure de ce problème et prennent des mesures courageuses de bonne gestion. Là encore, on peut agir et sans doute devrons-nous appuyer les argumentaires sur des notions économiques tant il est vrai que l'eau n'est pas aujourd'hui payée à sa juste valeur, notamment dans les usages agricoles et industriels. C'est en effet une réalité que ce qui n'est pas cher n'est pas respecté. Ainsi, ceux qui sont à l'origine de la raréfaction ou de la dégradation de l'eau devraient aussi être ceux qui paient pour sa conservation, sans quoi il en ira de l'eau comme du climat et de la biodiversité : le coût en % du PIB sera dramatiquement trop élevé.

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