jeudi 14 mai 2009

Le loup libre parmi les brebis libres


Jean-François Kahn a fait deux remarques, durant la convention démocrate de Metz sur les libertés publiques, qui m’ont fait réfléchir :

Le renard libre au milieu de poules libres, ce n’est pas la liberté des poules, mais uniquement celle du renard. Idem pour un loup libre parmi des brebis libres.

Les renards ne se tuent pas entre eux parce qu’ils n’ont pas le libre-arbitre de pouvoir se défaire de leur instinct. Si l’homme a la capacité de tuer un autre homme, voire beaucoup d’autres hommes, c’est son libre-arbitre qui lui permet un tel acte.

L’autre jour, un ami m’a raconté une histoire qui me fait penser à ces deux remarques et qui vient les compléter : son chat avait trouvé une souris. Plutôt que de la tuer, il s’est mis à jouer avec elle très précautionneusement, sans la mordre, sans la griffer, juste avec ses pattes, griffes rentrées. Et très étonnamment, la souris s’est prêté au jeu et revenait vers le chat, presqu'en confiance. Ce divertissement à deux a duré plusieurs heures me disait-il. Et soudain, le chat a croqué la souris et l’a mangée.

A partir d’un discours sur les libertés du monde des humains entre eux, nous en arrivons à la conclusion que nous rappelle le dicton populaire : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Ainsi donc, la liberté n’a de réalité que si les plus forts n’imposent pas leur liberté aux plus faibles. Des poules, qui revendiqueraient, elles aussi, un niveau de liberté au moins équivalent à celle du renard qui vivrait librement avec elles, mèneraient un combat vain. Car sans médiation et régulation d’un tiers, le rapport de force leur serait défavorable et c’est bien la liberté du plus fort de manger les plus faibles qui l’emporterait sur la liberté du plus faible de ne pas se faire manger par le plus fort.

Mais imaginons qu’on décide d’interdire au renard de manger des poules car sa liberté est incompatible avec la leur. Il mourrait de faim. Le renard disparaît. Les poules survivent. On altérerait gravement la liberté du renard de survivre pour préserver celle des poules.

Considérant important : il faut un troisième intervenant qui bride la liberté du renard et protège les poules : le fermier.

Du point de vue de ce dernier, il protège avant tout « sa » liberté d’avoir des poules qui produisent des œufs et de la viande. C’est légitime (et je le dis d’autant plus volontiers que j’ai des poules et que je m’en suis déjà fait dévorer 3).

De même pour le loup ou l’ours qui s’attaquent aux troupeaux de brebis, il est légitime que l’éleveur veuille protéger ses troupeaux et empêcher le loup ou l’ours de manger « ses » brebis.

Le discours de bien des éleveurs est de penser que la meilleure protection pour leurs brebis ou leurs poules est la disparition du prédateur.

Cette logique immédiate (immédiate dans le temps, l'espace, et l'objectif recherché) devient pourtant néfaste si on essaie d'en percevoir les effets collatéraux dans le temps et l'espace. Ainsi, sans prédateur, les troupeaux de brebis sont protégés (très partiellement en réalité, car l'ours et le loup ne sont responsables qu'à moins de 1 % de la mortalité accidentelle dans les troupeaux). Mais les autres espèces animales sauvages pullulent et causent les dégâts que l'on sait sur les cultures sans parler de toutes les autres conséquences à long terme sur les écosystèmes ainsi déréglés.

Tout le monde sera d’accord pour dire que le hérisson est un prédateur qui doit avoir la totale liberté de manger toutes les limaces qu’il veut dans nos jardins. Mais il fera débat entre nous que le loup ou l’ours ait une liberté aussi grande. Car dans un cas, cela nous est utile, dans l’autre moins.

Et pourtant, il faudra bien qu’on réussisse à admettre collectivement que la biodiversité nous est utile, en principe et de manière générale, même dans le cas du loup et de l’ours. Certes, voir un hérisson manger nos limaces est d’une utilité immédiatement perceptible. Voir l’utilité de l’ours et du loup à long terme et dans un cadre général d’un écosystème auto-régulé, ne se perçoit pas avec la même immédiateté. La destruction d’une espèce a souvent des conséquences inattendues, dont la réparation incombe aux générations futures. On commence à peine à donner un prix aux espèces animales et végétales car bien des scientifiques, des urbanistes ou des experts agricoles notent qu’il y a des conséquences économiques en cascade quand on fait disparaître des espèces et leur milieu naturel. La nature, y compris les prédateurs, nous rend des services « gratuits » dont on ne mesure pas encore réellement l’importance économique.

Entre l’homme et le prédateur naturel, c’est un peu comme dans un western… on en arrive souvent à la triste conclusion qu’il y en a un de trop. Or, comme nous le démontrions plus haut, la liberté de l’homme c’est d’avoir assez de libre arbitre pour ne pas décider de tuer tous les prédateurs qui lui sont concurrents.

C’est un engagement très humaniste - qui ne s’arrêtera jamais - de réguler la liberté des plus forts pour garantir celle des plus faibles. Et en l’occurrence, il n'est pas inutile de penser que l'homme est aujourd'hui le plus fort et qu'il a dès lors quelques autorégulations à s'imposer vis à vis des autres espèces, toutes devenues aujourd'hui plus faibles que lui, fussent-elles des prédateurs de poules ou de brebis !

Je crois que Jean-François sera d’accord avec ce bref développement « durable » de son argumentaire.

5 commentaires:

  1. Démonstration humaniste d'une puissante limpidité revigorante !

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  2. N'oublions pas non plus que le renard libre aurait bien du mal à attraper des poules si celles ci étaient vraiment libres, c'est à dire sans poulailler.

    Une raison supplémentaire pour revendiquer une Europe libre et ouverte. Pas un poulailler !

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  3. si je puis me permettre Jérôme... au contraire, moi qui ait un poulailler, un vrai, j'ai malheureusement du constater que la dernière fois que je me suis fait tuer des poules, c'était lorsque j'ai laissé ces dernières se promener librement hors du poulailler. Mais en réalité, comparaison n'est pas raison...

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  4. J'aime votre façon de voir et je crois que vous filez bien la métaphore de JF Kahn mais j'aimerais que brassiez votre culture et votre sensibilité avec celle de Jean Lassale. J'aimerais que vous montiez avec lui en estive, que vous viviez avec lui la peur de l'ours, par une nuit étoilée, seuls au milieu de la montagne et du troupeau. Parce que je crois que vous pouvez le convaincre, et tous les bergers des Pyrénées qui se crispent sur cette question avec lui, mais par forcément par des arguments de raison. Je crois que lui aussi peut vous faire comprendre quelque chose de leur vie et de leurs valeurs. Enfin je suis peut-être une irrécupérable idéaliste mais je crois que l'expérience en vaudrait la peine, pour vous deux et aussi pour la survie de l'utopie MoDem.

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  5. @Anonymous :
    Et bien, il resent ce que resent n'importe quel promeneur quand la chasse est ouverte. A ceci prés qu'il y'a 1000 fois moins de chance de croiser un ours qu'un .rétin avec un fusil ...
    Un coup la nature appartient aux chasseur, un autre coup aux paysans, ou encore aux chasseurs.
    Elle n'appartient a personne, et il n'appartient a personne d'en éradiquer une espéce.

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