lundi 17 novembre 2014

Tour triangle - mon intervention en conseil de Paris aujourd'hui


Madame la Maire, Monsieur le Préfet, chers collègues,

 Dans la liste des contre-vérités entendues à propos de cette Tour triangle, le green-washing n’aura pas manqué à l’appel. Mais je dois bien avouer que ce n’est pas cet argument que vous avez osé développer le plus. Tout juste peut-on lire assez discrètement que cette tour respecterait les normes environnementales de 50 kwH par m2 et par an. Je me souviens encore de l’intervention en conseil d’arrondissement du 15ème arrondissement de Monsieur Claude Dargent qui a fait le lapsus d’ajouter un zéro en parlant de 500 kwH/m2/an. Je le remercie encore de ce lapsus qui rétablit la réalité en fait. Car évidemment, l’affirmation d’un respect des normes environnementales est un vœu pieu qui n’a été démontré d’aucune manière dans le projet tel qu’il est présenté aujourd’hui.

Et pour cause, il est difficilement tenable.

180 mètres de haut, dans la plupart des cas, c’est une énergie très importante à prévoir pour faire monter aux derniers étages les flux et réseaux : eau, chauffage, ascenseurs, énergie. Quasiment aucune tour aujourd’hui construite dans le monde, même les plus performantes, n’arrive à des bilans énergétiques acceptables. Quelques derniers bilans sur des tours similaires arrivent à des ratios de l’ordre de 200 à 500 kWh d’énergie primaire/m2 et par an. Puis-je rappeler que la norme pour le neuf depuis les lois Grenelle est de 50kwh ep/m2/an.

Autant dire que nous sommes en train d’envisager un projet qui va à contresens des priorités de durabilité dans le bâti neuf, à l’heure où nous devons développer des trésors d’ingéniosité pour réduire nos consommations énergétiques dans le logement existant. Quel signal enverrions-nous à tous les parisiens que nous cherchons à convaincre d’isoler leurs logements et réduire leurs consommations énergétiques ?

Rien dans les récentes études menées sur ce type de construction ne permet de nous rassurer. Ce sont des constructions gourmandes en acier et en béton. Les surfaces vitrées, aussi performantes soient-elles, en contact avec l’extérieur, nécessitent forcément plus de chauffage en hiver et plus de climatisation en été que des constructions de moyenne hauteur, ayant moins prise au vent et à l’ensoleillement, et dotées de parois opaques plus faciles à isoler du froid et du chaud.

Quant au dernier argument « environnemental » souvent entendu qui est celui de la densité, permettez-moi de rappeler les constats émanant des services de la ville de Paris : la densité bâtie d’un quartier de tours est deux fois moins importante que celle d’un habitat collectif de type R+5.

C’est sans doute pour ces raisons environnementales, et aussi économiques au regard du coût important qu’elles engendrent, que les tours sont en perte de vitesse dans le monde. Il s’en construit bien moins qu’au siècle dernier et se concentrent pour l’essentiel dans les pays du sud-est asiatique et dans les pays du Golfe.

Et cessez, s’il vous plait, de traiter les défenseurs d’un urbanisme durable, de passéistes. La controverse sur le caractère anti-environnemental des Tours n’est pas seulement alimentée par des écologistes qu’on veut, une fois de plus, faire passer pour des opposants à la modernité. Ce débat traverse le milieu des architectes qui sont nombreux, dans le monde, à faire de la durabilité de leurs constructions un axe structurant de leurs réflexions. De grands noms de l’architecture internationale ont fait le choix de la durabilité. Le chinois Wang Shu, en récupérant les matériaux, réduit l’énergie grise de ses créations. L’allemand Stefan Behnisch, défricheur d’une architecture climatique, défend l’idée que le défi de l’architecture aujourd’hui est de résoudre la surconsommation d’énergie des bâtiments et que ceci a une influence sur la conception même des nouveaux bâtiments. Autrement dit, dans le cas que nous débattons aujourd’hui, ce n’est plus l’environnement qui doit s’adapter au bâtiment, mais le bâtiment qui doit se concevoir pour s’adapter aux contraintes environnementales. L’indien Balkrishna Doshi, fondateur d’une nouvelle école d’architecture durable, défend l’idée qu’il y a une relation entre l’acte de construire et la préservation des ressources. J’arrêterai là la liste des grands noms de l’architecture contemporaine mondiale qui défendent une vision radicalement opposée à celle que véhicule cet urbanisme ancien. Ils ont une vision tout aussi contemporaine, sinon plus, de l’architecture dans laquelle bien des opposants à cette tour, et amoureux de l’architecture contemporaine, dont je suis, se reconnaissent.

Quand on sait que le bâtiment est responsable pour 1/3 des consommations énergétiques et des émissions de Co2, on mesure à quel point ce sujet est crucial d’un point de vue environnemental mais aussi d’un point de vue économique au regard de notre facture énergétique dont on sait tous à quel point elle pèse lourd dans le déficit de la balance commerciale de notre Pays.

Vous avez lancé un concours d’innovation architecturale et urbanistique. L’idée est objectivement intéressante et j’ai noté que la dimension environnementale avait la part belle dans les critères d’appréciation des futurs projets. Quel dommage de contredire cet élan avec une Tour dont le modèle architectural date du siècle dernier et sera tout l’inverse de l’innovation environnementale dont il pourra être question dans votre appel projet « réinventer Paris ».

Et pour finir, permettez-moi de souligner le caractère désastreux du message que nous enverrons aux participants à la conférence pour le climat fin 2015. A moins que le message soit pédagogique, à savoir de dire aux participants : « voyez, cette grande tour que vous voyez dépasser au-dessus de tous les toits de Paris, eh bien, voici très exactement ce qu’il ne faudra plus jamais faire si on veut respecter les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre ». La preuve par le contre-exemple. Il fallait oser !

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